“C’est bien le zéro-déchet mais vous consommez beaucoup trop d’eau et d’énergie en faisant des lessives”

Ceci est une phrase qu’on a entendu souvent depuis le début de notre démarche. Elle nous agace car elle nous est souvent dite par conviction que le zéro-déchet est fastidieux, rétrograde et inutile. On a souvent répondu avec la conviction contraire que réutiliser est bon pour nous comme pour la planète. Les débats dont le fondement se base sur la conviction sont passionnants mais restent souvent stériles et sur une remarque aussi objective que celle-ci, il doit y avoir une réponse objective. J’ai donc pris du temps à répondre à cette question:

Produits à usage unique ou lavables?

Quitte à répondre, autant répondre sérieusement sur des données fiables et vérifiées. J’ai choisi de comparer l’utilisation de deux produits du quotidien: mouchoirs et essuie-tout car j’ai pu m’appuyer sur des Analyses de Cycle de Vie (ACV) officielles (citées dans les sources). Tout autre étude dont je n’ai pas eu connaissance est la bienvenue en commentaires !

Les Analyses de cycle de vie sont normées selon l’ISO 14044 et s’attachent à vérifier un certain nombre de critères impactant l’environnement tels que le changement climatique, la destruction de l’ozone stratosphérique, acidification des sols ou des océans etc. Je vous propose de ne garder que deux critères: changement climatique en kg-eq CO2 (tous gaz à effet de serre sont ramenés à un équivalent CO2 en fonction de son pouvoir d’effet de serre et sa durée de vie dans l’atmosphère) et consommation en eau en litres qui sont les deux critères relevés dans la phrase d’introduction.

Hypothèses et méthode

Imaginons. J’habite en France (pour le mix énergétique). Pendant 5 ans, je remplace 3650 mouchoirs en papier (2 par jour), 5475 essuie-tout papier (3 par jour) par 15 mouchoirs en tissu (10g de coton) et 10 tissus de cuisine absorbants (15g de coton). Je possède un lave-linge de classe A+ et un sèche-linge de classe C (les plus courants). Comme je joins ces petits morceaux de tissus à mes lessives, j’inclus les dépenses en énergie et en eau en fonction de leur poids, en considérant un cycle pour 4kg de linge (moyenne selon l’Ademe). J’utilise mon sèche-linge pour 3 cycles sur 4 (supérieur à la moyenne).

Sur ces hypothèses, je suis allé extraire les données des ACV de Madsen pour Kimberly Clark (“Life Cycle Assessment of Tissue Products”) pour le jetable et celle d’Intelligence Service (“Analyse de Cycle de Vie comparée d’une chemise en lin et d’une chemise en coton”) pour le lavable. Chez ManaMani, nous cherchons d’autres matières que le coton non biologique qui est gourmand en eau mais par manque de données sur le chanvre ou l’eucalyptus, la comparaison se base ici sur du coton chinois.

Résultats

Les résultats sont donnés ci-après, en commençant par la consommation en eau (en litres):

Comparaison consommation en eau jetable vs lavable pour du coton (litres)
Comparaison consommation en eau jetable vs lavable pour du coton (litres)

Là où je m’attendais au début de l’étude à donner raison à mes “détracteurs” avec une consommation d’eau accrue par rapport au jetable, j’ai eu la surprise de constater à quel point le processus de fabrication du papier est gourmand en eau (près de 30 baignoires pour 5 ans d’utilisation).

Deuxième surprise, côté lavable, on voit que la quantité en eau utilisée se répartit de manière quasi-égale entre fabrication des tissus en coton et leur lavage pendant 5 ans. Rien de surprenant pour les lessives (1500 litres soit 10 baignoires en 5 ans) mais la quantité d’eau nécessaire à la fabrication, elle, est plus étonnante. En effet, la culture du coton est très gourmande en eau en raison de l’irrigation nécessaire pour faire pousser un coton dans un climat qui ne lui est pas propice.

On a donc une consommation d’eau favorable pour le scénario lavable mais pas très éloignée de la consommation d’eau du scénario jetable. Pour ce qui est de l’emprunte carbone, nous avons les résultats suivants (en Kg-eq CO2):

Comparaison emprunte carbone jetable vs lavable (eq-CO2)
Comparaison emprunte carbone jetable vs lavable (eq-CO2)

Sur le plan changement climatique et quantité de gaz à effet de serre émis dans l’atmosphère, le scénario lavable est sans commune mesure plus favorable que le scénario jetable. L’industrie du bois, de la fabrication de la pâte à papier et les flux logistiques pèsent lourd dans la balance du jetable. A l’inverse, on voit facilement qu’une trentaine de cycle de lessive avec le mix énergétique français ne rejette pas beaucoup de CO2 (grâce à la part du nucléaire notamment). Une simulation en Allemagne, en Chine ou aux Etat-Unis où la production d’électricité se base encore beaucoup sur le charbon montrerait une part plus forte dans l’utilisation du lavable.

Bien avant de réfléchir à la manière dont on pourrait laver encore mieux, le choix est déjà payant sur les deux indicateurs. On continue?

Allons plus loin

Je ne tiens pas compte de trois aspects fondamentaux dans cette comparaison:

  • En ré-utilisant, je ne génère pas de déchets qui mettront des mois voire des années à se dégrader et qui finiront pour un petit nombre d’entre eux dans l’océan ou ailleurs si le processus de fin de vie est mal maîtrisé. L’impact sur la déforestation est aussi à prendre en compte, un rapport de Greenpeace le soulève de façon intéressante (en référence car ce n’est pas l’objet). Enfin, les additifs ajoutés par les fabricants pour blanchir le papier contiennent des produits qui ne respectent ni notre corps ni mère nature.
  • Mon potentiel d’amélioration avec du réutilisable est très important. Je peux en effet:
    • ré-utiliser des tissus existant pour fabriquer mouchoirs ou tissus de cuisine ou utiliser des torchons à la place de mes essuie-tout
    • choisir une alternative plus respectueuse au coton traditionnel car ce dernier nécessite trop d’eau à cultiver.
    • utiliser mes mouchoirs et tissus pendant 10 ans au lieu de 5
    • être équipé de lave-linge et sèche-linge performants (A+++)
    • éviter d’utiliser un sèche-linge autant que possible
    • réduire mon nombre de cycles en ne faisant que des cycles pleines charge
    • laver moins chaud ou même à froid
  • A l’inverse, mon potentiel d’amélioration sur du jetable est inexistant. Je peux:
    • moins me moucher… bon courage
    • emprunter des mouchoirs à ses collègues… non, ça compte aussi
    • je peux acheter des produits à base de papier recyclé mais cette solution ne présente objectivement pas d’amélioration environnementale tant le coût “écologique” de retraitement est important (cf étude Kimberly Clark cité en référence qui compare les cycles de vie de produits à base de fibres naturelles et des produits comportant des fibres recyclées)

Ainsi, si tout simplement, j’opte pour un tissu qui n’a réclamé que moins d’eau (eucalyptus, coton bio, chanvre, lin) ou tout simplement dans un vêtement en fin de vie, j’obtiens un impact sur la consommation d’eau bien différent. Le graphique ci-dessous est établi avec les données du lin, par manque d’ACV sur d’autres matières.

Comparaison consommation en eau jetable vs lavable pour du lin (litres)
Comparaison consommation en eau jetable vs lavable pour du lin (litres)

En effet, celle-ci ne se limite qu’à l’eau utilisée dans mes lessives qui restera toujours inférieur à l’eau utilisée pour la fabrication de fibres en papier.

Conclusion

Nous avons donc la réponse à notre question et objectivement, le débat n’existe pas: le lavable est sans l’ombre d’un doute plus écologique que les produits à usage unique. Pour ma part, je fais le choix du réutilisable avec des produits respectueux de l’environnement et j’adapte ma façon de les utiliser pour atteindre un impact environnemental proche de zéro, tout en préservant un bon confort d’utilisation. Et enfin, je montre surtout à mes enfants et mon entourage qu’on peut tourner la page d’un mode de consommation tout jetable et ça, ça n’a pas de prix pour la planète. Cependant cette démonstration ne suffira pas toujours à convaincre une personne réfractaire à un mode de vie zéro déchet de se lancer dans l’aventure, ni même de le convaincre du bien fondé de la démarche pour notre environnement. On touche ici aux limites du raisonnement scientifique dans la lutte contre le réchauffement climatique et on bute sur les valeurs de chaque individu qui sont le principal point de blocage dans l’action individuelle ou collective. Ceci est un autre débat qu’on aimerait bien développer prochainement sur ce blog.

Sources:

  1. “Life Cycle Assessment of Tissue Products”, Jacob Madsen, ERM for Kimberly Clark, 2007
  2. “Assessing the Environmental Impacts of Disposable Facial Tissue Use versus Reusable Cotton Handkerchiefs”, Eileen B. Ekstrom, Ecosystem Analystics, 2012. Cette étude n’a pas été prise en compte car elle manque d’une revue extérieure (qui lui aurait fait le plus grand bien). Elle ne pourrait être homologuée ISO 14000.
  3. “Wiping away the boreal”, Greenpeace, 2017. L’impact sur la déforestation tel qu’évoqué
  4. “Analyse de Cycle de Vie comparée d’une chemise en lin et d’une chemise en coton”, Bio Intelligence Service, 2007
  5. “Comparative Life Cycle Assessment study 3 cleaning products for kitchen surfaces”, AFISE, PROCTER & GAMBLE, 2004. Non utilisée.
  6. “A compilation of life cycle studies for six household detergent product categories in Europe: the basis for product-specific A.I.S.E. Charter Advanced Sustainability Profiles”. Les tables de données sont présentées dans le document Word associé pour les cycles de vie des produits de lessive.

Méthodes de calcul (n’hésitez pas à réagir dans les commentaires si vous pensez avoir décelé une erreur)

  • Les données de fabrication, transport, fin de vie des mouchoirs en papier et essuie-touts papier sont prélevées dans l’analyse de cycle de vie de Kimberly Clark (“Life Cycle Assessment of Tissue Products”)
  • Les données comparatives de fabrication, transport, fin de vie des mouchoirs et tissus absorbants de cuisine entre le coton et le lin sont prélevées dans l’analyse de cycle de vie d’une chemise en coton vs lin (“Analyse de Cycle de Vie comparée d’une chemise en lin et d’une chemise en coton”). Les chiffres sont ensuite abaissés en fonction du ratio de poids de tissu d’un mouchoir (10g) et d’un tissue absorbant (15g) par rapport à celui d’une chemise utilisé dans l’étude (240g de tissu).
  • Les données de lavage sont calculées avec les éléments suivants:
    • Lave linge de ce modèle (classe A+): 181kWh pour 220 cycles (norme des étiquettes). Consommation en eau par cycle: 60 litres
    • Sèche linge de ce modèle (classe C): 510kWh pour 160 cycles. On considère dans cette étude 3 cycles de sèche-linge pour 4 lessives (moyenne haute)
    • 74gCO2/kWh (mix énergétique français prélevé sur http://www.rte-france.com/fr/eco2mix/chiffres-cles).
    • La consommation dédiée au lavage est calculé sur le poids total des essuie-tout, lingettes et mouchoirs agrégée sur l’ensemble de la durée de l’étude et converti ensuite en nombre de cycles de 4kg (moyenne d’utilisation selon l’Ademe)
    • Les données des produits de lessive sont prélevés dans l’analyse de l’AISE (“A compilation of life cycle studies for six household detergent product categories in Europe: the basis for product-specific A.I.S.E. Charter Advanced Sustainability Profiles”)

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